Lettre d'intention d'achat : six clauses qui engagent le cédant, quatre qui laissent l'acquéreur libre

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La lettre d'intention d'achat fixe le cadre de tout ce qui suit dans une cession de PME : le prix indicatif, le calendrier des audits, la période d'exclusivité et la répartition des frais. Le document est présenté au cédant comme non engageant. En septembre 2026, la lecture des cabinets d'avocats spécialisés dit l'inverse pour une partie de ses clauses. L'exclusivité, la confidentialité, le calendrier et la répartition des frais lient le cédant dès la signature (Victoris Avocat, 1er septembre 2026). Le prix, les conditions suspensives et le financement laissent l'acquéreur libre jusqu'au protocole. La lettre la plus élevée en prix affiché est rarement la plus élevée en trésorerie nette pour le cédant.
Cet article donne la valeur juridique de la lettre d'intention d'achat au regard de l'article 1112 du Code civil. Il détaille les six clauses qui engagent le cédant et les quatre qui laissent l'acquéreur libre, puis compare deux lettres d'intention reçues sur une même PME en prix net actualisé. Il classe ensuite les clauses par coût pour le vendeur et analyse deux arrêts de la chambre commerciale, de 2024 et 2025, sur la rupture des négociations et le devoir d'information.
Lettre d'intention d'achat : définition, valeur juridique et article 1112 du Code civil
La lettre d'intention d'achat est le document par lequel un candidat acquéreur formalise, après un premier examen de l'entreprise, les conditions auxquelles il envisage de l'acheter. Elle couvre le périmètre, le prix indicatif, la méthode de valorisation, les conditions suspensives, le calendrier et les règles de la négociation. Elle marque le passage des discussions informelles à une négociation encadrée, entre le mémorandum d'information et le protocole de cession ; les étapes de la cession en donnent la chronologie complète. Le vocabulaire varie selon les conseils : lettre d'intention, LOI (letter of intent), offre indicative, offre préliminaire. Le contenu, lui, converge.
Le Code civil ne connaît pas la lettre d'intention. Il connaît la négociation. L'article 1112 pose que l'initiative, le déroulement et la rupture des négociations précontractuelles sont libres, sous la seule réserve de la bonne foi, exigence que l'article 1104 étend à tout le processus contractuel, à titre d'ordre public. Le second alinéa du même article 1112 limite la réparation en cas de faute dans les négociations. Elle « ne peut avoir pour objet de compenser ni la perte des avantages attendus du contrat non conclu ni la perte de chance d'obtenir ces avantages » (Cass. com. 5 juin 2024, n° 23-14.904). Une lettre d'intention d'achat s'analyse donc, par défaut, comme un accord sur la manière de négocier, distinct d'un accord sur la vente.
Cette lecture connaît une limite documentée. Une lettre qui fixe un prix déterminé ou déterminable, un périmètre précis et un accord sur les éléments essentiels peut être requalifiée en promesse, voire en vente, sur le fondement de l'accord sur la chose et sur le prix. Le commentaire d'Alexandra Six sur Village de la Justice (11 octobre 2021) rappelle qu'en 2012, la chambre commerciale avait refusé cette requalification à une lettre d'intention dont le prix restait indéterminable sans nouvel accord des parties (Cass. com. 6 novembre 2012, n° 11-26.582). La leçon pour le cédant se lit à l'envers : plus la lettre est précise sur le prix, plus elle l'engage.
Le marché donne l'échelle du problème. L'étude Bpifrance Le Lab publiée le 27 novembre 2025 repose sur près de 5 000 réponses de dirigeants. Elle relève que 18 % des cédants citent des offres trop basses parmi les obstacles à la transmission, et que 26 % des repreneurs jugent a posteriori le prix trop élevé. Les deux chiffres décrivent le même document : une lettre d'intention dont le prix affiché a servi d'argument avant d'être renégocié après audit.
Six clauses de la lettre d'intention d'achat qui engagent le cédant dès la signature
Une clause engageante est une stipulation dont l'inexécution ouvre droit à réparation, même si la vente n'a jamais lieu. Les cabinets d'avocats spécialisés rangent dans cette catégorie la confidentialité, l'exclusivité, la répartition des frais et le calendrier (Victoris Avocat, 1er septembre 2026). La pratique des cessions de PME y ajoute deux engagements portés par le vendeur : l'accès à l'information et la conduite normale des affaires jusqu'au closing. Ces six clauses pèsent, pour cinq d'entre elles, d'abord sur le cédant.
1. L'exclusivité. Le cédant s'interdit de négocier avec tout autre candidat pendant une période fixée. Victoris Avocat (1er septembre 2026) situe cette période entre deux et six mois selon la complexité du dossier, prorogeable d'un commun accord. La fiche pratique de cession-entreprise.com (mise à jour du 4 juin 2026) donne 30 à 90 jours pour la plupart des cessions de PME, parfois jusqu'à six mois, pour des audits qui durent quatre à huit semaines. L'écart entre ces deux fourchettes est la marge de négociation du cédant. Une exclusivité de six mois sur un dossier dont les audits durent six semaines immobilise l'entreprise quatre fois plus longtemps que nécessaire.
2. La confidentialité. Les deux parties s'engagent à ne divulguer ni l'existence des discussions ni les informations échangées. Pour le cédant, la clause interdit aussi de faire état de l'offre reçue auprès d'un autre candidat pour faire monter les enchères. Le manquement se sanctionne par des dommages-intérêts, parfois par une clause pénale chiffrée dans la lettre elle-même.
3. Le calendrier et la date butoir. La lettre fixe les dates d'ouverture de la data room, de fin des audits et de remise de l'offre ferme. Les cabinets classent cette clause parmi les engageantes (Victoris Avocat, 1er septembre 2026). La rédaction courante l'applique de façon asymétrique : les obligations du cédant sont datées, la remise de l'offre ferme par l'acquéreur reste « envisagée ». Le vendeur qui signe sans date butoir opposable à l'acheteur a signé une exclusivité sans terme réel.
4. La répartition des frais. Chaque partie supporte en principe ses propres conseils. Certaines lettres ajoutent une indemnité de rupture, que Victoris Avocat (1er septembre 2026) situe entre 1 et 3 % de la valeur de la transaction. Dans la pratique observée par les cabinets spécialisés, cette indemnité vise d'abord le cédant qui céderait à un tiers pendant l'exclusivité. La réciproque, une indemnité due par l'acquéreur qui se retire sans motif tiré des audits, se négocie et se rédige ; elle ne se présume pas.
5. L'accès à l'information et le devoir d'information précontractuelle. L'article 1112-1 du Code civil impose à la partie qui connaît une information déterminante pour le consentement de l'autre de la lui communiquer. La chambre commerciale a précisé le périmètre de ce devoir dans un arrêt du 14 mai 2025 (n° 23-17.948), rendu sur une cession de parts d'une société de restauration rapide. L'information due présente un lien direct et nécessaire avec le contenu du contrat ou la qualité des parties, et son importance est déterminante pour le consentement ; les deux conditions sont cumulatives (Squire Patton Boggs, 23 juin 2025). La liste des documents demandés dans la lettre d'intention fixe le périmètre de ce que l'acquéreur pourra ensuite prétendre avoir ignoré.
6. La conduite des affaires jusqu'au closing. Le cédant s'engage à gérer l'entreprise dans le cours normal des affaires : ni distribution exceptionnelle, ni cession d'actif, ni embauche ou licenciement de cadre clé sans accord de l'acquéreur. Selon la pratique observée par les conseils en transmission, cette clause est rarement discutée par le vendeur alors qu'elle transfère à l'acheteur un droit de regard sur la gestion avant tout paiement.
Quatre clauses de la lettre d'intention d'achat qui laissent l'acquéreur libre jusqu'au protocole
Une clause indicative décrit une intention sans créer d'obligation de résultat. Victoris Avocat (1er septembre 2026) range dans cette catégorie la description de l'opération, l'indication du prix et les conditions suspensives. La pratique isole une quatrième clause, le financement, parce qu'elle décide à elle seule de l'issue d'une part importante des dossiers de PME.
1. Le prix indicatif. Le prix figure dans la lettre « sous réserve des audits » ou « sur la base d'une situation financière auditée ». Une autre formule courante le pose « sur la base d'une trésorerie nette de X et d'un besoin en fonds de roulement normatif de Y ». Chacune de ces formules est une clause de réouverture. Le chiffre annoncé est un plafond que les audits vont éroder, rarement un plancher. Les mécanismes d'ajustement entre prix affiché et prix encaissé se jouent dans ces réserves, avant même le protocole.
2. Les conditions suspensives. Audits « satisfaisants », accord des banques, autorisations administratives, maintien des contrats clés, absence d'événement défavorable significatif : chaque condition est une porte de sortie sans indemnité pour l'acquéreur. La condition la plus ouverte est la première. Un audit « satisfaisant » sans critère chiffré laisse l'acheteur seul juge de la satisfaction. La due diligence devient alors un instrument de renégociation plutôt qu'une vérification.
3. La structure de l'opération. La lettre décrit une acquisition de titres, une holding de reprise, un paiement comptant. Elle réserve souvent à l'acquéreur la faculté de « proposer des modalités de paiement adaptées » au vu des audits. Un prix de 1,1 M€ annoncé comptant peut ainsi devenir 850 000 € au closing, complétés par un earn-out et un séquestre, sans que la lettre ait été violée.
4. Le financement. L'obtention du crédit d'acquisition est la condition suspensive la plus fréquente et la moins contrôlable par le cédant. L'étude Bpifrance Le Lab du 27 novembre 2025 indique que 30 % des repreneurs citent le financement comme principal obstacle rencontré, proportion qui monte à 44 % chez les repreneurs anciens salariés. Le coût de ce financement est connu : la Banque de France mesure à 3,55 % le taux moyen des nouveaux crédits aux PME en avril 2026 (Banque de France, 15 juin 2026). Une lettre d'intention sans lettre de confort bancaire ni justificatif d'apport reste une hypothèse de travail.
Le tableau suivant récapitule qui est lié par chaque clause et quel levier reste au cédant.
| Clause de la lettre d'intention | Partie engagée | Sanction en cas d'inexécution | Levier du cédant |
|---|---|---|---|
| Exclusivité | Cédant | Dommages-intérêts, indemnité de rupture (1 à 3 % de la valeur selon Victoris Avocat, sept. 2026) | Durée courte, jalons d'audit, caducité si l'acquéreur manque une date |
| Confidentialité | Les deux parties | Dommages-intérêts, clause pénale | Réciprocité, périmètre limité aux données transmises |
| Calendrier et date butoir | Cédant surtout, acquéreur si daté | Caducité de la lettre, faute dans la négociation | Date de remise de l'offre ferme opposable à l'acquéreur |
| Répartition des frais | Les deux parties | Remboursement des frais engagés | Indemnité réciproque en cas de retrait sans motif tiré des audits |
| Information précontractuelle | Cédant | Nullité pour vice du consentement, dommages-intérêts (C. civ. art. 1112-1) | Liste exhaustive des documents remis, annexée à la lettre |
| Conduite des affaires | Cédant | Renégociation du prix, retrait de l'acquéreur | Définition précise du « cours normal », seuils chiffrés |
| Prix indicatif | Aucune | Aucune | Base de calcul figée (trésorerie, BFR de référence) |
| Conditions suspensives | Aucune | Aucune | Critères chiffrés de l'audit « satisfaisant » |
| Structure de l'opération | Aucune | Aucune | Part comptant minimale écrite dans la lettre |
| Financement | Aucune | Aucune | Lettre de confort bancaire ou justificatif d'apport avant exclusivité |
Deux lettres d'intention comparées : 1,1 M€ avec earn-out et séquestre contre 950 k€ comptant
Le prix net actualisé est la somme, ramenée à la date du closing, des flux que le cédant encaissera réellement, chaque flux différé étant divisé par (1 + taux) élevé à la puissance du nombre d'années d'attente. Cette mesure remplace le prix affiché, qui additionne des sommes certaines et des sommes conditionnelles comme si elles avaient la même valeur.
Hypothèses. Une PME de services reçoit deux lettres d'intention. La lettre A affiche 1 100 000 € : 850 000 € comptant au closing, 100 000 € placés sous séquestre pendant 24 mois au titre de la garantie de passif, et 150 000 € d'earn-out. L'earn-out est versé en deux fois, à 12 et 24 mois, si l'EBITDA des deux exercices suivants atteint le niveau de l'exercice de référence. La lettre B affiche 950 000 € : 902 500 € comptant au closing et 47 500 € (5 % du prix) sous séquestre pendant 18 mois. Le taux d'actualisation retenu est 3,55 %, taux moyen des nouveaux crédits aux PME mesuré par la Banque de France en avril 2026, qui représente le coût de l'argent que le cédant attend. La fiscalité est neutralisée dans les deux cas.
| Scénario | Lettre A (1 100 000 € affichés) | Lettre B (950 000 € affichés) |
|---|---|---|
| Encaissé au closing | 850 000 € | 902 500 € |
| Séquestre restitué intégralement, earn-out versé à 100 % | 1 085 635 € | 947 578 € |
| Séquestre restitué intégralement, earn-out versé à 50 % | 1 014 448 € | 947 578 € |
| Séquestre restitué intégralement, earn-out à 0 | 943 261 € | 947 578 € |
| Moitié du séquestre absorbée par une réclamation, earn-out à 0 | 896 630 € | 925 039 € |
Lecture du tableau. La lettre A dépasse la lettre B à deux conditions : un earn-out versé à hauteur d'au moins 4 500 € sur 150 000 €, soit 3 % de son montant, et un séquestre restitué en totalité. Dès que l'earn-out tombe à zéro, la lettre B rapporte davantage, avec 52 500 € de trésorerie supplémentaire le jour du closing. L'écart de prix affiché, 150 000 €, est intégralement porté par des flux que l'acquéreur contrôle : la performance de l'entreprise après la cession, sous sa direction, et la mise en jeu de la garantie de passif. Au taux du Livret A, 1,7 % depuis le 1er août 2026 (info.gouv.fr, 31 juillet 2026), les montants actualisés bougent de moins de 1 % et le classement des scénarios reste identique.
La probabilité de versement de l'earn-out ne figure pas dans le tableau, faute de statistique publique fiable sur les PME françaises. L'étude CMS European M&A Study 2026, sur 601 transactions européennes, relève que le recours aux earn-outs et aux critères d'EBIT ou d'EBITDA a progressé en 2025 (CMS, 27 mars 2026). La progression du mécanisme dit son utilité pour l'acheteur ; elle ne dit rien de son taux de paiement. Le cédant qui compare deux lettres d'intention doit donc raisonner scénario par scénario et exiger que la lettre A précise la définition de l'EBITDA de référence, les retraitements admis et la gouvernance pendant la période d'earn-out. Les mécanismes de blocage du prix, séquestre en tête, sont détaillés dans l'analyse du compte séquestre.
Classement des clauses par coût pour le cédant : l'exclusivité avant le prix
Le coût d'une clause pour le cédant se mesure par la perte de valeur ou d'options qu'elle entraîne si la vente échoue ou si le prix est renégocié. Ce critère, appliqué à la documentation publiée par les cabinets et aux chiffres de marché, inverse l'ordre habituel de lecture d'une lettre d'intention, qui commence par le prix.
Premier poste : une exclusivité longue sans jalons. Une exclusivité de six mois (haut de la fourchette Victoris Avocat, septembre 2026) écarte les autres candidats pendant une période où l'acquéreur réalise ses audits et découvre les arguments de renégociation. À l'issue, le cédant négocie seul face à un acheteur informé, avec un marché à reconstituer si l'opération échoue. Le vendeur perd du temps, des candidats et sa position de négociation ; l'acheteur n'a engagé que ses frais d'audit.
Deuxième poste : un prix « sur la base d'une situation financière auditée ». La formule autorise toute révision. Sans trésorerie de référence, sans BFR normatif et sans méthode d'ajustement écrits dans la lettre, le prix affiché est une invitation à discuter. L'étude Bpifrance Le Lab (27 novembre 2025) montre que 26 % des repreneurs jugent a posteriori le prix trop élevé, signal que la révision à la baisse est un réflexe de l'acheteur.
Troisième poste : des conditions suspensives sans critère. Un audit « satisfaisant » non défini, un financement « à obtenir » sans lettre de banque, un « accord du comité d'investissement » pour un fonds : trois conditions que l'acquéreur déclenche à sa discrétion. Les acquéreurs financiers représentent 27 % des acheteurs dans l'échantillon CMS 2026, en hausse de six points. Leur comité décide après les audits.
Quatrième poste : l'absence de date butoir pour l'offre ferme. Sans date opposable, l'exclusivité se prolonge par simple inertie. La caducité automatique de la lettre à une date fixe, sauf prorogation écrite, remet le cédant en position de choisir.
Cinquième poste : une confidentialité asymétrique. Une clause qui interdit au cédant de mentionner l'offre à d'autres candidats, sans interdire à l'acquéreur d'en parler à ses banques et à ses conseils, fige le vendeur et libère l'acheteur. La réciprocité se rédige.
Le prix affiché arrive après ces cinq postes. Le discours des intermédiaires présente la lettre « la mieux-disante » comme celle qui affiche le montant le plus élevé. Le calcul en prix net actualisé montre qu'à 150 000 € d'écart affiché, la lettre la plus basse rapporte davantage dans deux scénarios sur quatre. Pour autant, une lettre à prix élevé peut être sincère. Un acquéreur stratégique qui paie des synergies identifiées, avec une lettre de confort bancaire et une part comptant supérieure à 80 %, offre un prix affiché proche du prix net. La différence entre les deux se lit dans les clauses, jamais dans le montant. Le profil du cessionnaire, industriel, fonds, repreneur individuel ou salarié, renseigne d'ailleurs sur la structure de prix à attendre.
Rupture des négociations après la lettre d'intention : Cass. com. 5 juin 2024 et Cass. com. 14 mai 2025
La rupture des pourparlers est la décision d'une partie de mettre fin à la négociation avant la conclusion du contrat. Elle est libre par principe (C. civ. art. 1112, al. 1er) et engage la responsabilité de son auteur en cas de faute, mauvaise foi ou brutalité. Depuis l'arrêt Manoukian (Cass. com. 26 novembre 2003, n° 00-10.243), la réparation exclut les gains attendus du contrat non conclu. L'ordonnance de 2016, puis la loi de ratification du 20 avril 2018, ont inscrit cette solution dans le second alinéa de l'article 1112.
L'arrêt du 5 juin 2024 (Cass. com., n° 23-14.904, arrêt n° 330 F-D) applique ce texte à une cession de fonds de commerce, dans un litige entre les sociétés IKKS Retail et Samsoë & Samsoë. La cour d'appel de Paris (9 novembre 2022) avait accordé 90 000 € au candidat acquéreur évincé au titre de la perte de chance d'acquérir le fonds à des conditions économiquement satisfaisantes. La chambre commerciale casse : la réparation ne peut couvrir la perte de chance d'obtenir les avantages du contrat non conclu, même sous cette formulation (Haas Avocats, 2 septembre 2024). Restent indemnisables les frais exposés pendant les pourparlers : honoraires d'avocats et d'experts-comptables, coût des audits, temps passé (ARROW Société d'Avocats, 24 juillet 2024).
La portée pour le cédant est double. Si l'acquéreur se retire après la lettre d'intention, le vendeur n'obtiendra jamais la différence entre le prix promis et le prix finalement obtenu d'un autre candidat, ni le prix lui-même. Il obtiendra, au mieux, le remboursement de ses frais de conseil, s'il prouve une faute. À l'inverse, s'il rompt lui-même l'exclusivité pour signer avec un tiers, il s'expose aux frais d'audit de l'acquéreur et à l'indemnité de rupture éventuellement stipulée. Le déséquilibre est structurel : le préjudice du vendeur qui a perdu six mois est difficile à chiffrer, celui de l'acheteur qui a payé un audit tient en une facture.
L'arrêt du 14 mai 2025 (Cass. com., n° 23-17.948, publié au bulletin) éclaire l'autre versant, celui du contentieux après la vente. L'acquéreur des parts d'une société de restauration rapide, cédées le 18 septembre 2018, reprochait au cédant d'avoir tu l'impossibilité d'exercer l'activité de friture dans les locaux loués. La chambre commerciale rejette les pourvois formés contre l'arrêt de la cour d'appel de Reims du 2 mai 2023. Le devoir d'information de l'article 1112-1 « ne porte que sur les informations qui ont un lien direct et nécessaire avec le contenu du contrat ou la qualité des parties, et dont l'importance est déterminante pour le consentement de l'autre partie » ; les deux conditions sont cumulatives (Gide, 22 juillet 2025). Le périmètre du devoir est plus étroit que ne le soutiennent les acquéreurs déçus. La lettre d'intention qui liste les documents demandés et la data room qui en conserve la trace constituent, pour le cédant, la preuve de ce qui a été communiqué.
Une revue de la jurisprudence 2023-2026 publiée par le cabinet Kohen Avocats le 11 août 2026 recense treize arrêts de cours d'appel rendus entre mars 2025 et juin 2026 sur la portée des engagements précontractuels dans les cessions d'entreprise. Ce volume contentieux, sur une période de quinze mois, contredit l'idée d'un document « sans valeur ». Le protocole de cession, puis la garantie d'actif et de passif, reprennent et durcissent ce que la lettre d'intention a posé ; l'ensemble s'inscrit dans la structuration complète d'une cession d'entreprise.
Et maintenant
Trois questions à poser au conseil avant de signer une lettre d'intention d'achat.
Quelle est la durée d'exclusivité, à quels jalons d'audit est-elle conditionnée, et à quelle date la lettre devient-elle caduque ? Les fourchettes publiées vont de 30 jours à six mois. Une exclusivité supérieure à la durée annoncée des audits, sans jalons ni date butoir opposable à l'acquéreur, se renégocie avant signature.
Quel est le prix net actualisé de chaque lettre reçue, dans le scénario où l'earn-out est nul et le séquestre partiellement consommé ? Le classement des offres change dès que les flux conditionnels sont retirés. Une lettre qui refuse de préciser la base de calcul du prix, la définition de l'EBITDA de référence et la part comptant minimale annonce une renégociation.
Quelles preuves de financement l'acquéreur fournit-il avant l'exclusivité ? Une lettre de confort bancaire, un justificatif d'apport ou une décision de comité d'investissement transforment la condition suspensive de financement en risque mesuré. Sans ces pièces, la lettre d'intention engage le cédant contre une hypothèse.
Deux outils pour cadrer la décision. Le simulateur de valorisation situe le prix affiché des lettres reçues par rapport à une fourchette de marché. Le simulateur de fiscalité chiffre l'impôt sur le prix, part différée comprise.
Cet article présente des informations générales fondées sur les textes en vigueur à la date de publication. Il ne constitue pas un conseil juridique, fiscal ou financier personnalisé. Toute décision de cession ou de transmission doit être validée avec un avocat, un notaire ou un expert-comptable au regard de la situation particulière du dirigeant.
Questions fréquentes
Une lettre d'intention d'achat engage-t-elle le cédant ?
Quelle durée d'exclusivité accepter dans une lettre d'intention ?
Que peut obtenir le cédant si l'acquéreur se retire après la lettre d'intention ?
Comment comparer deux lettres d'intention dont les prix diffèrent ?
Le cédant doit-il tout révéler à l'acquéreur au stade de la lettre d'intention ?
Sources
- Victoris Avocat — Lettre d'intention (LOI) : le guide complet pour dirigeants et acquéreursvictorisavocat.com · 1er septembre 2026
- Bpifrance Le Lab — Transmission et reprise d'entreprise : un potentiel de marché élevé mais des freins à lever (communiqué)presse.bpifrance.fr · 27 novembre 2025
- Code civil — article 1104 (bonne foi, ordre public), Légifrancelegifrance.gouv.fr · en vigueur depuis le 1er octobre 2016
- Code civil — article 1112 (liberté et bonne foi dans les négociations ; réparation limitée), Légifrancelegifrance.gouv.fr · en vigueur depuis le 1er octobre 2018
- Code civil — article 1112-1 (devoir d'information précontractuelle), Légifrancelegifrance.gouv.fr · en vigueur depuis le 1er octobre 2016
- Cour de cassation, chambre commerciale, 5 juin 2024, n° 23-14.904, arrêt n° 330 F-D, IKKS Retail c/ Samsoë & Samsoë (rupture des pourparlers, perte de chance) — Légifrancelegifrance.gouv.fr · 5 juin 2024
- Cour de cassation, chambre commerciale, 5 juin 2024, n° 23-14.904 — texte intégral (open data Judilibre, Pappers Justice)justice.pappers.fr · 5 juin 2024
- Haas Avocats — Rupture fautive des pourparlers : quel préjudice réparable ?haas-avocats.com · 2 septembre 2024
- Cour de cassation, chambre commerciale, 14 mai 2025, n° 23-17.948, 23-18.049 et 23-18.082, ECLI:FR:CCASS:2025:CO00256, publié au bulletin (devoir d'information précontractuelle, C. civ. art. 1112-1) — Légifrancelegifrance.gouv.fr · 14 mai 2025
- Squire Patton Boggs — Une interprétation inédite de l'article 1112-1 du Code civil relatif à l'obligation précontractuelle d'informationlarevue.squirepattonboggs.com · 23 juin 2025
- Gide — La chambre commerciale, bouche de la loi : à propos de l'arrêt du 14 mai 2025 (article 1112-1 du Code civil)gide.com · 22 juillet 2025
- Kohen Avocats — La lettre d'intention dans les opérations de cession d'entreprise : portée des engagements précontractuels et rupture des négociations (2023-2026)kohenavocats.fr · 11 août 2026
- cession-entreprise.com — Lettre d'intention : définition (fiche conseil)cession-entreprise.com · 4 juin 2026
- Cour de cassation, chambre commerciale, 6 novembre 2012, n° 11-26.582, inédit (lettre d'intention non requalifiée en vente, prix indéterminable) — Légifrancelegifrance.gouv.fr · 6 novembre 2012
- Banque de France — Financement des entreprises, avril 2026banque-france.fr · 15 juin 2026
- info.gouv.fr — Le taux du Livret A augmente à compter du 1er août 2026info.gouv.fr · 31 juillet 2026
- CMS — European M&A Study 2026cms.law · 27 mars 2026
- Village de la Justice — Cession d'entreprise et L.O.I. : quels sont les enjeux et les risques ? (Alexandra Six)village-justice.com · 11 octobre 2021
Rédigé par
Florent Jacques
Cofondateur et Head of AI de Gravity Capital
Conçoit les outils et agents IA au service des opérations de haut de bilan et de la transmission de PME. Cofondateur de FinKey et Head of AI de Gravity Capital.
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